france6inde2Film franco-indien de Jean Renoir
Genre: Drame
Année: 1950                         
"Le voyage des sens..."

the_riverSynopsis:

Sur les bords d'un grand fleuve indien vit une famille britannique. Les deux filles de la maison se lient d'amitié avec la fille de leur voisin, Melanie, née d'une mère hindoue. La venue du jeune capitaine John va troubler le coeur des jeunes filles. Mais ce dernier, souffrant d'une infirmité, refusera l'amour qui lui est offert...

Introduction

Rêve éveillé, poésie sensuelle et délicate, voilà les ingrédients de ce chef d'oeuvre de Renoir.
Pour son premier film en couleur, l'image crève l'écran, Renoir s'exile en Inde, pour en retirer toute la beauté, la musicalité, et les traditions.
Le cinéaste choisi le technicolor, conférant à son oeuvre, un habillage teinté cuivre et or, qui de surcroît, aidé par le temps estival, reflète sur le sol et fait briller l'image de mille feux.
Pas de doute, on plonge dans un univers fabuleusement beau, à la chaleur indescriptible.
Jean Renoir, fils d'Auguste Renoir, peintre de métier, rend un bel hommage à la peinture, en créant une toile aquarelle remarquable, soulignant avec quelle majesté, il met en scène cette famille, perdue entre ses origines et ses traditions...

le_fleuve1La richesse d'un tableau...

La force du récit, réside dans son intemporalité. L'image n'est pas tout à fait synchronisée avec le récit, puisque celui-ci est en grande partie raconté en voix off.
Une femme, qui revient sur sa jeunesse en Inde, au sein d'une famille recomposée, qui raconte comment se fait l'évolution des moeurs, sur les côtes indiennes, comment on y trouve sa place, lorsque l'on a la sensation de ne pas être de la famille.
C'est un double interrogatoire qu'évoque Renoir dans cette oeuvre, à la fois la place de l'immigration, et la place de la femme aussi.
La femme n'a jamais paru si belle dans une oeuvre de fiction, elle est étincellante, rendû grâcieuse par la pureté de l'image, mais semble fragile en même temps, Renoir joue de ce paradoxe, pour inviter le spectateur à suivre l'aventure jusqu'au bout.
Harriet, l'héroine, raconte donc son enfance, et l'on suit sa quête à travers toute une famille, tout un pays.
Le film est riche en symboliques, notamment l'image d'accroche de l'oeuvre, des femmes dessinant un motif sur le sol, à l'aide de poudre de riz.
Symbole qui prendra forme, tel un sablier, au fil de la durée du film.
Un insert astucieux au montage, en fera suivra l'évolution, parallèlement à l'action principale.
Ce changement de récit chronologique, rappelle un peu les astuces de montage, qu'utilisait à l'époque du muet, le très grand S.M Eisenstein.

Le décor comme unique personnage?le_fleuve2

On pourrait facilement penser que le décor, magnifique et quasi célèste qu'utilise Renoir en toile de fond, est un personnage à part entière.
Au grè de mouvements insolites de caméra, balayant l'espace, captant en gros plans, les émotions marquées sur le visage des personnages, le décor joue un double jeu.
Celui d'accompagner le récit, d'une part, servant donc de toile de fond, de lieu de quête, d'endroit insolite.
Mais aussi, et là se trouve le génie de Renoir, il accompagne les émotions, comme un confident, un ami.
On peut le remarquer dans de nombreuses scènes, notamment lors de la fête du Diwali, ou les danseurs se servent du décor pour danser, la représentation du matérialisme est ici faussée adroitement, puisque les objets sont des personnages à part entière, participant à l'enchantement de la population.
La place du marché, la plage, le bois, autant de lieux insolites servant de refuge à des personnages constemment en mouvement.
L'abilité de la mise en scène se fait remarquer ici aussi, car entre classicisme et virevolte, elle reste dicrète et en parfait décalage avec l'action.
En effet, pour un film tout en mouvement, la caméra reste sensiblement fixe, la plupart du temps, favorisant ainsi, le côté pictural de l'oeuvre.
C'est comme filmer le vol d'un oiseau sans l'accompagner dans son déplacement.
Cela peut paraître étrange, mais le rendu est magnifique.

le_fleuve3Le fleuve...

Puis ce fleuve, qui reste loin de l'action durant tout le film, on en parle comme un mythe, comme le coeur de l'Inde représentée dans le film.
Un fleuve, une nouvelle fois matérialisé en véritable personnage.
Un fleuve qui se forme avec le temps, selon les humeurs, les émotions. Un fleuve vivant, qui bat comme un coeur.
Parce que Renoir, semble être en parfaite osmose avec cette nature, belle mais cruelle, il ne montrera que très peu ce fleuve. Une sorte de respect, ou de refus d'extrapoler sur le mythe.
Il préfère jouer de la métaphore, en restant dans le symbole constemment, et c'est beaucoup mieux ainsi, car comme les personnages de son film, le spectateur s'imprègne de ce mythe, et voyage dans l'imaginaire inconscient, d'un peuple en parfaite symbiose.
Mais tout ne se passe pas comme dans un rêve, tout le temps.
Le danger, inconscient moral et physique de la nature, guette.
Et comme un cri de désespoir, quelqu'un perdra sa vie dans cette nature, humanisée, ou déshumanisée, selon les points de vue.
Renoir s'attaque à l'enfance, rompant ainsi avec la sacro-sainte fragilité et innocence qu'on lui attribue.
L'enfant est devenu adulte dans sa quête, et il y perdra la vie comme un adulte, même si l'âge, ne lui a pas été fatal, la nature a avancé l'heure de sa mort.
Mais Renoir n'entre jamais dans le misérabilisme, au contraire.
Il optimise l'image de la mort, en renvoyant le spectateur dans une danse indienne, accompagnée de musique et de chaleur, comme au début.
Renoir efface tout, comme un peintre qui efface sa peinture...

Conclusion:

Un film splendide, qui invite au voyage. Au voyage des sens, d'abord, puis au voyage cinématographique aussi.
Une belle leçon de cinéma, toute en distanciation, en parfaite osmose avec le spectateur.
Renoir signe un nouveau chef d'oeuvre, et on veut juste lui dire merci...