Film japonais d’Akira Kurosawa

Genre : Action

Année : 1958                           "Un monde ailleurs..."

forteresse_cachee_2006_hdSynopsis :

Pendant les guerres civiles du XVI° siècle, plusieurs clans s'affrontent. Le clan des Akizuki a été décimé par les autres, et seule demeure la princesse héritière, chargée de refonder la dynastie. Elle doit pour cela réussir à quitter les contrées hostiles pour atteindre les territoires d'un clan allié.
Deux paysans, Tahei et Matashichi, qui quittent un champ de bataille, où ils sont arrivés après le combat, trouvent lors d'une de leur halte, de l'or caché dans une branche d'arbre. Ils pensent avoir découvert une partie du trésor de guerre des Akizuki, et décident de se mettre en chasse du reste…

Introduction :

Entre deux films sombres et durs, « Les Bas-fonds » et « Le Château de l’Araignée ».

Kurosawa a réalisé une œuvre relâchée, fresque d’aventure épique, quête d’une princesse sorti d’un conte de fée pour un monde meilleur.

On pourrait croire qu’il s’agit d’une fable, mais non. Kurosawa parvient à en faire un film d’une immense classe, relativement atypique dans sa filmographie, « La Forteresse cachée » n’en demeure pas moins une œuvre intéressante, dont Georges Lucas avoue sans honte s’être librement inspiré pour créer sa saga désormais culte… Star Wars…

Humanisme, le maître mot…01_wild_side

Evidemment, parmi la noirceur de ses précédentes œuvres, « La Forteresse cachée » fait office de divertissement sympathique, à voir pour ne pas réfléchir. Sorte de pause considérablement audacieuse, avant se sombrer à nouveau dans le pessimisme humaniste des « Salauds dorment en Paix ».

Mais l’aspect comique du film n’exclue en rien l’admirable pot pourri de thématiques chères au cinéaste, telles que la fidélité, l’honneur, la trahison ou l’humanisme.

Parce que le cinéma de Kurosawa, n’a jamais cessé d’être humaniste. Que ce soit dans ses polars crépusculaires - ou l’esprit torturé de ses protagonistes n’exprimait en réalité qu’un profond désarroi -, ou simplement dans ses films sociaux tels que « Vivre » ou « Les Bas-fonds » qui traitent de manière parfois cruelle, le destin de personnages banals, inexistants au sein d’une société hiérarchisée.

« La Forteresse cachée », résonne comme un nouveau coup d’alerte du cinéaste, planqué cette fois ci derrière une façade tragi-comique.

L’inspiration de Georges Lucas est assez nette en fin de compte. La princesse, et ses deux sbires un peu débiles, qui parcourent un monde fait d’embûches.

Les deux sbires, ici, font un peu penser à des Laurel et Hardy nippons, ou un Chaplin burlesque au sommet de sa forme. Des personnages un peu beaufs, pas vraiment intelligents, toujours prêts à faire les cons pour esquisser le sourire d’un spectateur avide d’action à l’américaine, empruntée d’humour, le plus souvent.

03_wild_sideMultiplicité des genres

Ici, en revanche, l’action est diluée de manière constante, alternant les scènes spectaculaires assimilées à des centaines de milliers de figurants, avec des scènes plus calmes, qui préféreront attirer le regard du spectateur sur l’interprétation nuancée des protagonistes principaux.

D’ailleurs, en restant dans les scènes d’action, il y’a une scène qui rappelle fortement la montée des marches d’Odessa, dans « Le Cuirassé Potemkine » de S.M Eisenstein.

Hasard ? ou clin d’œil ? Mystère…

La multiplicité des genres s’affère de plus en plus, et bien souvent on passe d’un genre à un autre sans vraiment s’en rendre compte.

Je pense que la séquence la plus évocatrice du film, qui viendrait alors confirmer mon impression, se situe pile à l’ouverture de l’œuvre de Kurosawa, en introduction.

Tahei et Matashichi marchant le long d’une route. Ils se disputent, se frappent, se battent. Le film est placé sous le signe de l’humour, dès la première seconde. Puis comme un éclair, le basculement devient soudain. Un samouraï arrive dans le cadre, il titube et semble blessé. Puis il se fait tuer, là, juste sous nos yeux.

Formidable scène inaugurale. Simple mais efficace, mais surtout comme à l’accoutumée dans le cinéma de Kurosawa, radicale.

Parce qu’au delà des fresques habituelles du cinéaste, se cachent en fait, à chaque fois, des instants d’une grâce inoubliable.

Entre des moments d’ennui se glissent des passages d’une admirable beauté, faisant rebondir le récit vers de nouvelles pistes d’interprétation.

Le cinéma du maître est ainsi construit. L’ennui puisant sa force dans ses envolées subites, de grande classe.

Un film théâtral…08_wild_side

Puis, récurrence oblige, le dernier point essentiel à souligner dans cette œuvre, se situe au niveau de la mise en scène générale qui l’entoure.

Tout d’abord, un format scope inédit alors au japon, caractérisant chaque personnage, et mettant en lumière d’incroyables décors. Puis enfin, une approche théâtrale dans les mouvements, dans le cadrage, dans les expressions.

Comme dans « Le Château de l’Araignée », l’influence du théâtre Nô se fait très nettement ressentir. Les personnages ne jouant pas réellement par les paroles, mais davantage par les gestes.

D’ailleurs, à ce titre, le comportement délibérément gestuel des deux guignols du film pourrait confirmer son rapprochement au Nô.

La scène de l’affrontement à la lance entre Makabe et Tadokoro, le prouve également, par sa singularité, sa simplicité formelle et l’utilisation quasi permanente du plan d’ensemble, au lieu du traditionnel gros plan.

Ici, comme dans « Le Château de l’Araignée » justement, c’est le plan d’ensemble qui différencie l’œuvre de Kurosawa, par rapport à un autre film du même genre, et d’un autre cinéaste. Dans un souci de coller toujours au plus près, à ce théâtre Nô, tradition nippone à l’état pure, et fer de lance du cinéma toujours théâtral de Kurosawa.

Conclusion :

« La forteresse cachée » demeure une œuvre déroutante, qui derrière un aspect simpliste de film de divertissement, renferme un message bien plus profond. L’humanisme bien sûr, mais aussi et toujours cette quête du cinéaste pour un autre monde.

Un film troublant, comique qui esquisse tout à la fois sourire et questionnement fondamental.

Pas un chef d’œuvre, mais assurément, une grande œuvre...