Film canadien de Guy Maddin
Genre: Drame
Année: 1990            
"Un chef d'oeuvre venu du froid..."

31Synopsis:

1917, Arkhangelsk: la cité russe ensevelie sous le givre pendant la Grande Guerre. Les gaz moutarde ont endormi la mémoire des soldats qui oublient d’arrêter de combattre, oublient de dormir, oublient qu’ils sont morts. Ils ne se souviennent que d’une chose: aimer. Sans jamais se rappeler qui...

Introduction:

Comment caractériser les oeuvres de Guy Maddin, cinéaste canadien d'origine islandaise, tant elles sont différentes du monde cinématographique actuel.
Nous sommes en 1990, mais rien dans ce film, ne semble d'actualité.
En fait, "Archangel" pourrait être un film des années 20, en pleine période d'expressionnisme.
Parce qu'il demeure hors du temps, mais surtout, d'une audace et d'une complexité rare.
Véritable film d'avant garde, plongée cinématographique de plus de 70 ans en arrière, voici l'histoire d'un film pas comme les autres, voici l'histoire d'un chef d'oeuvre d'outre monde...

Un autre cinéma...arch4site

Première image du film, quelques secondes viennent de s'écouler. Plongeons de 70 ans en arrière, aux origines du cinéma.
C'est la première impression que l'on ressent en voyant les premiers plans d'Archangel.
Image granuleuse, noir et blanc poussiéreux, intertitres. Pas de doutes, il s'agit d'un film muet. Et pourtant, la surprise est de taille, nous sommes en 1990 à cette époque là...

Guy Maddin, cinéaste d'un autre monde, signe son second long métrage. Renouant avec l'expressionnisme allemand des années 20. Décors en carton, cadrage épuré, mise en scène baroque. Gros plans, superpositions, et lumière surréaliste.
"Archangel" étonne, fascine, surprend, en 15 secondes à peine.

Les minutes passent, l'histoire se dessine. Elle se penche sur les songes, les rêves de soldats morts ou amnésiques. La cité d'Arkhangelsk semble fantômatique, comme bombardée par des millions d'hommes qui l'auraient traversé des années durant. Mais le cinéaste invente un monde qui n'existe pas, crée un passé qui n'a jamais eu lieu, il raconte une guerre fictionnelle, qui aurait pu anéantir toute une population.
Le cinéma de Maddin recrée un language cinématographique d'une grande complexité, mais avec une simplicité évidente, celle d'un retour aux sources inattendu au cinéma d'antan, celui ou l'image primait sur le reste, ou les intertitres suffisaient à faire évoluer les personnages dans un contexte bien précis. Celui aussi, ou la parole était absente.
Mais il est aussi un cinéaste novateur, étrangement créatif, capable de moderniser une époque révolue et définie.

"Archangel" est un savant mélange de classicisme baroque et de modernité formelle. La mise en scène met en lumière, un cadrage typique de l'ère muette. Des visages illuminés, en gros plans, des gestes désynchronisés et les lèvres qui bougent, sans laisser sortir de sons.
L'apparence granuleuse du métrage, alliée à un noir et blanc contrasté, vieilli, sale et poussiéreux offre cette allure classique à l'oeuvre de Maddin.

Mais l'originalité apportée aux décors, reconstitutions imagées d'une cité inexistante, offrent une touche moderne à Archangel. Le montage joue la carte du cut rapide, une forme de dynamisme bien typique de l'époque actuelle.

Le cinéaste évoque les formes expressionnistes, ces jeux d'ombres et de lumières projetées sur des décors en pré-fabriqué. Des cartons peints, plaqués sur les murs d'un studio. Une cité inventée de toute pièce, jouant la carte du surréalisme, par ses lieux insolites, et ses formes audacieuses.

archsite3Influences et folies...

"Rappelant à la fois le cinéma muet, certaines images de l'expressionnisme allemand, "Un chien Andalou" de Bunuel, et "Eraserhead", de David Lynch, ce film d'une force visuelle étonnante tranche sur l'ordinaire du cinéma..." C'est à peu près ce que titrait "Le Monde" lors de la sortie du film en France.
C'est une vérité que l'on ne peut nier, tant la qualité du film semble légitime. Parce que Maddin est un cinéaste intelligent, mais surtout, doté d'une extrême audace.

Déjà dans son premier long métrage "Tales from the Gimli Hospital", le réalisateur explorait un aspect formel novateur. Mais au delà de l'esthétique de son oeuvre, se cache une vraie exploration de l'inconscient humain.

Dans "Tales from the Gimli Hospital" l'histoire mettait en scène la folie de deux personnages, qui d'une manière ou d'une autre, ont aimé la même femme. Maddin parvenait à instaurer une ambiance étrange à son film, partagé entre onirisme et conte fantastique d'une étourdissante beauté. Nous étions plongés dans une sorte de cauchemar éveillé mais inconscient, et une distorsion exploratrice de la folie.

Dans "Careful" son troisième long, le questionnement sur l'être humain, pouvait faire référence, dans un même soucis de thématique, à la folie et l'inconscient.

Dans "Archangel" l'exploration de la folie se fait à travers l'oubli. L'amnésie partielle ou définitive des personnages, plongés dans des rêves posthumes, ou réels, les rendent dépendants d'un univers, lui même irréel. A tel point que l'on ne sait plus ce qui est réel, et ce qui ne l'est pas. Parce que Maddin se plaît à tordre son récit, perturbant le spectateur dans des flashs backs teints à la palette graphique et des prémonitions impalpables.

Ombres et symboles...article06

"Archangel" regorge de symboles divers. L'amour bien sûr.
Philbin, aviateur belge qui a perdu la mémoire, et qui ne se souvient plus de sa femme Veronhka.
Le lieutenant Boles, qui aime Iris, une femme morte. Il croise un jour Veronhka, qu'il prend pour Iris.
Veronhka elle, pense avoir perdu la mémoire, et crois que Boles est son mari. Puis Douchnack, femme soldat russe, qui aime Boles.

On parle d'un triangle amoureux, qui se croise, se recroise et qui fini par se perdre.
Avec une maîtrise incroyable, Guy Maddin filme ce chassé-croisé improbable. Sous la neige d'Arkhangelsk, les personnages se neutralisent du regard, se rencontrent et se perdent constamment. Il en est ainsi tout au long de son oeuvre.

Certaines séquences résonnent comme d'étranges paraboles. Des sens cachés peut être, ou des convictions non avouées.
Maddin, comme Lynch, renferme dans son cinéma, un nombre de pièces incalculables. Sorte de labyrinthe filmique, "Archangel" est un vaste territoire inexploré.

Conclusion:

Difficile d'analyser objectivement une telle oeuvre. D'une beauté fulgurante, d'une audace formelle et scénaristique éblouissante, "Archangel" est une plongée baroque et lyrique dans l'esprit d'un créateur complexe mais fascinant.
Guy Maddin, comme David Lynch, sait perdre le spectateur de manière admirable, sans jamais le lâcher totalement. Il le raccroche par des indices, dispersés dans une filmographie audacieuse, d'une justesse étonnante.
Personnellement, il s'agit de l'un des plus beaux films qu'il m'ait été donné de voir, alors Archangel, chef d'oeuvre ?... La réponse paraît évidente...