24 novembre 2006
L'Homme Au Crâne Rasé
Film belge d'André Delvaux
Genre: Drame
Année: 1966 "Citizen Miereveld..."
Comment Govert Miereveld, avocat et professeur dans une ville flamande, conçoit un amour secret pour sa jeune élève Frann, beauté inaccessible et bientôt disparue.
Comment plus tard, l’imperceptible dérèglement mental de Govert s’accentue sous le choc d’une autopsie à laquelle il est contraint d’assister.
Comment il retrouve -ou croit retrouver- Frann, et ce qui s’ensuit.
Comment on ne saura jamais s’il l’a réellement tuée.
Introduction:
"Les chef-d’oeuvre, au cinéma, ne sont pas légion. Des oeuvres de la classe de "Citizen Kane", de"Pierrot le fou", de "Salvatore Giuliano", il ne s’en fait pas dix par an, et même pas cinq, le monde pris dans son entier. L’une des toutes récentes est ’L’homme au crâne rasé’, d’André Delvaux. C’est une oeuvre envoûtante (...) un indiscutable chef-d’oeuvre, "L’homme au crâne rasé", d’André Delvaux, le premier long métrage qui nous soit venu de Belgique, ce pays, soit dit en passant, qu’il faudrait apprendre à aimer..."
C'est à peu près avec ces mots, que Michel Cournot, critique au journal "Le nouvel observateur" à qualifié ce film lors de sa sortie en France en 1966.
Evidemment, j'adhère totalement à son point de vue, et j'irai même plus loin dans les lignes qui vont suivre.
"L'Homme au Crâne Rasé" un chef d'oeuvre, oui, mais bien plus que cela. Peut être l'un des meilleurs films de l'histoire du cinéma...
Delvaux, ou le sens du dépouillement...
La première chose qui frappe à l'écran, dès les premières secondes du film, c'est cette apparente décontraction. Cet infiniment silencieux, palpable, envoûtant. L'homme à les yeux fermés, il entend sa voix intérieure qui lui répète sans cesse le mot "Fran"...
Dès lors, Delvaux transporte son spectateur dans ce qui ressemble à un voyage d'introspection. Le point de vue d'un homme sur une situation. Mais ça, il nous faut attendre quelques séquences plus loin pour le comprendre.
La scène inaugurale est exemplaire, pour ne pas dire anthologique. Elle permet d'entrer dans l'univers de cet homme au crâne rasé, dont on ne sait rien de sa vie.
Mais une chose demeure certaine, il y'a un malaise qui survole, quelque part le basculement est proche. On ne sait ni comment, ni quand il interviendra, mais il est bien là.
Delvaux filme comme personne, mais la ressemblance avec Bergman est saisissante. Le cadre est d'une brillance absolue, le noir et blanc contrasté qu'utilise le chef opérateur Ghislain Cloquet rappelle fièrement celui du film "Le Silence" d'Ingmar Bergman, dans lequel il substiste également ce grain particulier, et ce cadre large, lors des scènes d'intérieurs.
Delvaux, dont c'est ici son premier film, pourrait être comparé à Orson Welles, qui par sa première oeuvre à sû démontrer toute l'étendue de son talent.
Puis il y'a un peu de "Citizen Kane" dans ce film, osons dire les choses, ne serait-ce que dans l'audace, la force et la puissance de sa grammaire cinématographique. Je pense que l'on est pas loin de frôler la perfection.
Mais le tour de force du cinéaste ne s'arrête pas là. En réalité, tout le talent du cinéaste est propulsé à l'écran en une scène, anthologique et parfaitement orchestrée, la séquence de l'autopsie.
C'est un peu la scène clé de ce film ambigu. Elle révèle à la fois l'instabilité du personnage, mais aussi le basculement presque définitif de celui-ci vers la folie.
Mais c'est surtout la manière dont elle est mise en scène, qui relève du génie.
Delvaux maîtrise le hors champs comme personne. Cette scène est tournée intégralement hors champs. On voit deux médecins légistes qui effectuent l'autopsie d'un homme dont on ignore l'identité. Du moins jusqu'à la toute fin du film.
C'est le bruit des craquements d'os, le découpage de la cage thoracique, les commentaires des médecins qui alimentent cette scène. On ne voit jamais rien à l'écran. Toute la force et la brutalité de la scène est ainsi masquée par le cadre du cinéaste.
Le paradoxe le plus complet, est de faire entendre la nature environnante - l'autopsie est effectuée en plein air - pour atténuer le bruit de la carcasse.
Une séquence longue, dérangeante, qui se trouve pile entre deux frontières. Celle de la raison, et celle de la folie.
Parce que le cinéma de Delvaux, et en l'occurrence dans ce film, c'est de tromper sans cesse le spectateur. Sur un premier plan, on pense à la raison. Le réalisme d'une situation. Puis au second plan, on entre dans le fantastique, le déraisonnement total, l'instabilité. N'y aurait-il pas aussi un peu de Dreyer chez Delvaux ? Ca se pourrait bien.
D'ailleurs, on est un peu dans le même language cinématographique. Que ce soit chez Dreyer, Bergman, ou Delvaux. Le cinéaste belge flirte avec le monde fantastique, à tout bout de champs. Il crée un courant cinématographique jusqu'alors inexistant. "Le réalisme magique".
"L'Homme au crâne rasé" en est le précurseur. Un film dont l'identité bascule en même temps que son personnage principal.
On se souvient tous de "Shining" de Kubrick, ou "Vol au dessus d'un nid de coucou" de Forman. Et bien "L'Homme au crâne rasé" c'est un peu entre les deux.
Il y'a dans cette oeuvre, des moments de grâce ultime. Le basculement vers la folie se fait de la même manière que pour Jack Torrance (Jack Nicholson) dans "Shining".
Une lente contamination du quotidien par le fantasme, puis la cauchemar et la folie.
Cette petite voie intérieure qui ne s'est plus très bien comment elle peut sauver son créateur de la dérive.
Il y'a une impression étrange qui rôde tout autour de ce film. Il paraît tellement banal au départ, qu'on est loin, très loin de s'imaginer que la fin va l'entraîner dans un tout autre registre.
En témoignent de nombreuses scènes à l'allure classique, mais qui prennent un aspect dérangeant. L'autopsie, je le disais, mais aussi la scène du coiffeur. Troublante.
On y voit un montage jump cut, accélerant la coupe des cheveux. Le cinéaste se joue donc du temps réel, pour créer un temps fictif. Mais le plus troublant c'est le son, on entend chaque coup de ciseaux, l'ambiance du salon est calme, malsaine. Chaque coup de ciseaux trouble ainsi de son empreinte, ce silence perforant.
Conclusion:
Naviguant inexorablement entre rêve et réalité, "L'Homme au crâne rasé" est à l'image de son auteur. Un film de génie, d'une étourdissante maîtrise.
Travaillé dans l'épure, le dépouillement et la simplicité, il demeure l'une des oeuvres les plus complexes et viscérales de l'histoire du septième art. Pour son premier et second degrès de lecture, mais aussi par sa forme abstraite, rappellant l'expressionisme allemand, dont Delvaux ne cache pas son influence.
Il reste après la vision de ce film, un sentiment étrange. Une sorte de malaise qui reste indéfiniment collé à votre esprit.
On est comme abandonné au bord d'une autoroute, perdus, admiratifs, les images reviennent puis vous hantent. Les jours passent, les mois, les années, puis enfin, elles finissent par vous foudroyer...


