Film finlandais d'Aki Kaurismäki
Genre: Drame
Année: 2006                          "Les lumières du désespoir..."
 

les_lumi_res_du_faubourgSynopsis: 

Koistinen, gardien de nuit, arpente le pavé à la recherche d'une petite place au soleil, mais l'indifférence générale et la mécanique sans visage de la société se liguent pour briser ses modestes espoirs les uns après les autres.
Un groupe de bandits exploite sa soif d'amour et son poste de veilleur de nuit avec l'aide d'une femme calculatrice. Ils organisent un cambriolage dont Koistinen est rendu seul responsable. Et voilà celui-ci privé de son travail, de sa liberté et de ses rêves...

Introduction: 

Rarement, pour ne pas dire jamais, la solitude n'aura paru si belle que chez Kaurismäki.
"Les Lumières du Faubourg" clôt une trilogie entamée par "Au Loin s'en vont les Nuages" et poursuivit par le grand prix cannois 2002, "L'Homme sans Passé".
Une trilogie basée sur la solitude et le désespoir des êtres.
"Les Lumières du Faubourg" résonne comme un hommage direct à Chaplin, et ses "Lumières de la Ville". Minimalisme du cadrage, sens de l'épure, radicalisme formel.
Une alliance sublimée par une prestation d'acteur remarquable.
Récit d'une aventure oubliée, lors du récent festival de Cannes 2006.

Le sens de l'épure...les_lum2 

Caméra plantée au milieu d'un paysage froid et dépouillé. Cadrage fixe, puis quelques mouvements succincts. Nous sommes bien dans un film de Kaurismaki.
Couleur chaude, sur ambiance amère. Le silence est glacial, la solitude règne.
Koistinen, erre dans cette société. Tel un vagabond démuni, solitaire et incertain. La tristesse se lit sur son visage, mais le fatalisme ne l'atteint pas. Il préfère se taire, plutôt que de ne parler pour rien dire.
Le cinéaste dessine la toile de son anti-héros. Un homme bien ordinaire, touché par le quotidianisme d'une vie morose et dépourvue d'intérêt.
Mais dont la brillance de l'aura, va faire ressortir une lueur d'espoir.
Parce que le cinéma de Kaurismakï c'est un peu ça, chercher la brillance d'une étoile, dans une galaxie qui a sombrée dans le noir.
Rapidement, on s'aperçoit du minimalisme de la mise en scène, installé par le cinéaste.
Quelques mouvements qui accompagnent les gestes et les attitudes des protagonistes, mais surtout, un retour au cinéma de gestes et d'expressions.
Sans jouer du dialogue systématiquement, les images parlent d'elles-mêmes. Personnages faces caméra, gros plan sur les visages, flou d'arrière plan. En réalité, on est assez proche d'Ozu. Le système formel Kaurismakien devient alors une évidence. De films en films, il a su instaurer sa touche personnelle, une alliance de froideur et de chaleur des plans.

Le cadrage, se plaît à effacer toute trace de superficialité. Les déambulations de Koistinen sont accompagnées de plans séquences magistraux, tout à la fois simples et complexes.
Le cinéaste balaye l'espace réduit qu'il veut montrer, par des jeux de lumières, des espaces sombres, des objets kitch, ou des zones de noirceurs inouies.
Telle une gouache, le tableau illumine de milles feux le désespoir, pour le rendre merveilleux, somptueux même.
Comme Chaplin, on assiste à la naissance d'un personnage burlesque, naïf et imprécis.
Vaurien notoire, ou être ordinaire, fade et sans âme. Koistinen ne semble être en réalité qu'une forme de spectre. Allure fantomatique, inexistence physique au sein d'une société monotone et monochrome.

les_lum1Défaillance des êtres... 

Les lumières joueront ainsi un rôle essentiel dans l'existence de Koistinen. Titre à double sens, renfermant à la fois les lumières de l'être qu'il représente, mais aussi les couleurs qui entourent son quotidien.
Titre à triple sens lorsque l'on observe l'aura dégagée par son corps. Une aura qui semble éteinte, loin d'être effective.
Et la photographie, de jouer là dedans la contradiction parfaite.
Les personnages s'observent, s'écoutent, se taisent puis se séparent. Chaque forme d'expression est ainsi froidement dessoudée.
La rigidité des corps, l'absence de communication, bien souvent, engendre un phénomène de contemplation. On reste ébahis devant un tel degrés d'incommunicabilité. Parfois des minutes durant, Koistinen taira mots. N'observant que son assiette, ou les détails d'une pièce vide.
Puis comme dans "L'Homme sans Passé", le personnage central est malmené. Déplacé comme un pion, à la recherche d'une histoire, d'un passé dans le précédent film, d'un avenir dans "Les Lumières du Faubourg".
Un avenir autre part, dans une autre vie.

Le cinéaste s'attache à la médiocrité des êtres. Koistinen, lui, déambule dans les couloirs d'un mélodrame stylistique de grande classe.
Personnages sombrant dans les marasmes existentiels, balançant leurs nonchalances de droite à gauche.
Kaurismaki filme l'ennui, le temps qui passe, mais dans lequel rien ne s'y passe.
L'idée du film est aussi de revenir à une forme classique de cinéma. Un film bercé par quelques notes mélancoliques, et un graphisme rétro.
Couleurs kitch, mais habillage millimétré. On sombrerait presque dans la maniaquerie dans "Les Lumières du Faubourg".
perfectionnisme de l'auteur, ou cinéma de perfection, il n'y a qu'un pas.

Fin de l'histoire...les_lum3 

Là ou le film précédent de Kaurismaki, appuyait sur la reconstruction d'un homme en quête de son passé, "Les Lumières du Faubourg" prend le sens inverse.
Le début du film marque l'apogée du personnage, même s'il sombre dans la morosité. Il n'est que victime de la routine, de la pauvreté de l'esprit, mais fini dans une lueur d'espoir, que l'on devine amère, mais existante.

Ici, pas de sentimentalisme, mais à l'évidence, Koistinen ne finira pas dans l'optimisme le plus avoué.
Roué de coups à la fin de son périple, il reste un bon moment assis, à contempler l'horizon infini. On ne sait que trop peu ce qu'il adviendra de son existence, mais il ne marquera jamais les esprits.
L'espoir fait place au doute, mais les lumières restent allumées, la noirceur du quotidien reste en suspend, mais ne frappe pas.
Le personnage féminin rompt avec le fil rouge de l'histoire. L'amour n'est beau que lorsqu'il est réciproque. Et si cet amour ne l'est pas, c'est qu'un autre peut être veille.
Koistinen ne comprendra peut être jamais sa chance. L'amour est à ses côtés, au détour d'une rue, autour d'un hot dog et d'une limonade.

Comme la fin d'une farce, émouvante et drolatique, burlesque et timbrée, le film s'en va. Le générique défile et l'on reste baba d'admiration.
Une larme coule sur le visage, le sourire se lit sur nos visages. On reste assis un bon moment avant de s'en remettre totalement.

Conclusion: 

On aime ou l'on réfute le cinéma Kaurismakien. Mais l'ennui prend de l'importance avec lui et la solitude n'aura jamais parue si belle.
"Les Lumières du Faubourg", cinéma chaplinesque, peinture sublime du désarroi, et de la perversion des êtres.
Peut être le meilleur film de cette année. Chef d’œuvre puissant, fort, juste et d'une immense précision.
Sans doute le grand oublié du dernier palmarès cannois.
Fin d'une trilogie magique, qui dans la noirceur de son propos, aura évoquée les lumières du désespoir d'une admirable façon..

Sublime !