Titre: "AB-Normal Beauty"ab_normal_beauty

Pays: Hong-Kong

Année: 2004

Réalisation: Oxide Pang

Interprétation: Race Wong, Rosanne Wong, Anson Leung

Genre: Thriller psychologique

Introduction:

Voilà, je me lance dans la bataille de l'analyse. Le but donc de cette nouvelle rubrique, intitulée "Focus" sera de tenter d'entrer au coeur d'un film, une fois par mois, afin d'en extraire son sens, son caractère, sa signification. Pour commencer, et afin de célébrer sa sortie dvd, depuis 2 jours, j'ai décidé de me pencher sur le film d'Oxide Pang, séparé de son frère pour l'occasion,  "Ab-Normal Beauty".

J'ai à plusieurs reprises déjà, parlé de ce film, que j'avais eu l'occasion de voir lors de son unique sortie en salle, en France, au festival de Gerardmer en janvier 2005.

Depuis, je n'avais plus de nouvelles de cette perle rare du cinéma d'angoisse, jusqu'à ce que Jean Pierre Dionnet, et sa formidable collection asian star, ont eu l'incroyable intelligence de l'éditer sur le marché français.

Ne passez pas à côté de ce chef d'oeuvre, made in Hong-Kong, comme je l'avais déjà préciser lors de mes deux précédentes critiques. Maintenant, place au FOCUS.

Un film...Une photographie, le sens de l'esthétisme:

Des deux frères Pang, Oxide a toujours été celui qui attachait de l'importance au visuel, à l'expression des couleurs, ou du monochrome. Dans "AB-Normal Beauty" il ne déroge pas à la règle, et s'élance dans un trip graphique unique pour ce style de film. Du vert, du rouge, du gris, du jaune, du violet... Les couleurs offrent une signification à chaque séquence. Dès le départ, le cinéaste peint sa fresque, avec des couleurs vives, des couleurs primaires ou secondaires, qui donnent l'intonation, la rythmique ou le mouvement du film.

Le vert, pour signifier une sorte de culpabilité abnormal_beauty_2, avec une légère contre-plongée, afin de dynamiser la supériorité des personnages sur l'action.

Ici, sur ce plan, la photographie, qui est le centre de l'histoire, est montrée comme l'élément fort, celui qui annonce l'action. Cependant, l'image verte démontre avec intelligence, que cette même photographie va être le point de départ de la déchéance du personnage. Les personnages sont quasiment dénaturés, sur ce plan, car ils ont un aspect grisâtre, qui leur retire leur personnalité, ou leur supériorité. Ils regardent hors champs, mais l'appareil effectue la capture, tandis que l'oeil se contente de suivre l'objectif imposé par l'appareil photo.

Sur ce plan, on a à faire au même cas de figure,abnormal_beauty_3 nouvelle contre-plongée, même dominance de l'appareil sur le personnage, mais le jaune et gris de l'image lui donne un aspect plus étouffé. Les deux personnages sont enfermés par des bâtiments, et ne maitrise ni l'espace, ni la dimension. Le ciel gris, lui aussi, fait confondre le temps de l'action, au lieu de l'action. On ne sait ni ou l'on se trouve, ni quelle période de l'année est traitée, bien qu'en regardant le plan d'avant, on le devine un peu. La caméra balaye le décor de gauche à droite, en tournant sur un axe. Elle créée ainsi, un leger travelling, en plan séquence, très joli à regarder.

Sur ce plan là, le cinéaste reproduit la récurrence de sesabnormal_beauty_4 deux plans précédents. Une contre-plongée, les personnages dos à la caméra, avec un léger mouvement vers le haut, comme pur montrer l'infinité du bâtiment. Le ciel est fade, il fait ainsi ressortir la couleur violet de l'immeuble. Les deux personnages lèvent la tête, l'appareil photo est dans la main, et une nouvelle fois, le même schéma se reproduit. Toujours cette distinction entre premier et second plan, entre personnage et lieu, cette même sensation d'etouffement, ou d'enfermement...

Cette fois-çi, le registre change légèrement, la caméra est face au personnage, plus de contre-plongée, un plan d'ensemble, fixe, qui montre les deux protagoniabnormal_beauty_5stes. La couleur grise ou quasi monochrome, destitue le baâtiment, elle ne lui donne aucune importance, hormis les deux bannières rouges, de chaque côté. L'appareil photo est au centre de l'action, puisqu'il regarde vers le bord gauche de l'écran, la centralité de l'image signifie que les deux jeunes femmes sont maîtres de l'action, elles admirent le décor, et l'impression d'enfermement semble éloignée...

Enfin, le rouge, symbole du mal, de la peur, de la mort, sur ce abnormal_beauty_8plan c'est évident, il y'a quelque chose qui va se passer, en rapport avec les photos. L'héroine, contemple les photos, qu'elle dévelloppe dans sa chambre noire personnelle, elle observe avec expression, la finalité de ses actions antérieures.

La phot suspendue au premier plan, est de dos, tandis que les autres, en arrière plan sont affichées de face, mais volontairement floues. Le cinéaste ne montre pas ce que l'appareil photographie, mais montre ce que le personnage voit.

L'appareil, comme moyen d'expression:

Après le jeu des couleurs, que l'on reverra un peu plus tard, je vais tenter de prouver que le réalisateur se sert de l'appareil photo comme moyen d'expression.

Sur ce plan par exemple, l'appareil photo, fixe l'objectif de la caméraabnormal_beauty_7, on est devant un système de renvoit de l'image. La caméra amène une image à l'écran,que l'action repousse. L'appareil photo, ici, est l'élément qui observe. Il contemple la caméra comme pour dire, "Je suis ce que tu vois".

L'héroine, fixe un point dans l'horizon, alors que la caméra fixe l'héroine qui fixe l'horizon, une sorte d'interaction entre le comédien qui joue, et le spectateur qui observe.

Ce plan magnifique, nous montre Jiney, l'étudiante, en pleinabnormal_beauty_10 exercice. L'oiseau mort, marque le début de l'attrait de Jiney pour les photos macabres. Le ciel est bleu, il signifie donc que la mort rend heureuse cette héroine jusqu'alors perfectionniste et indifférente à la photographie banale et sans saveur, qu'elle a l'habitude de faire.

L'appareil, encore une fois, est le moyen d'expression utilisé par Jiney, pour décrire une situation. Elle capte l'instant, elle fixe la mort.

Même combat,même récurrence pour ce plan là, le ciel faitabnormal_beauty_15 un contre jour, Jiney recharge son appareil,le ciel se couvre, le danger approche, la folie n'est pas loin.

Contre-plongée, mais le sens est différent, le personnage n'est pas supérieur, c'est l'appareil qui est montré. Sa dominance, ou plutôt son emprise sur le sujet, vient de débuter, Jiney va sombrer, sa passion en est la cause.

Autres moyens d'expression, ou de communication:

Outre l'appareil photo, Oxide Pang se sert d'autres moyens pourabnormal_beauty_31 "observer" ou "exprimer" des sentiments ou des émotions.

Sur ce plan par exemple, la caméra, filme une autre caméra, qui observe quelque chose. Sur l'image suivante on constatera qu'il s'agit de nos deux héroines, elles sont observées par quelqu'un. Ce plan marque aussi le début de la seconde partie du film, celle ou la lente descente aux enfers, devient une plongée dans l'horreur et le cauchemar.

La télévision aussi est clairement pointée du doigt par Oxideabnormal_beauty_33 Pang, là elle est éteinte, elle est placée de manière très particulière. Elle n'est pas forcément attractive, et on sent par rapport à la couleur de l'image, que quelque chose d'étrange s'en dégage. La photographie offre une teinte grisâtre, sans vie.

Trios pendules sont placées à côté du téléviseur, elles symbolisent le temps qui passe, de trois manières différentes. Le temps réel, le temps fictif, le temps perçu.

La télé est à présent allumée, l'impression que l'on avait abnormal_beauty_34au départ, est confirmée. L'horreur véhiculée par la télévision est ici symbolique, car l'objet est à la fois pointé du doigt, de manière distante et métaphorique. "La télévision montre de la violence" , mais la violence est réelle.

Ici elle confronte les deux, c'est à dire que ce n'est pas un film, ou une émission, mais un snuff movie, littéralement un film réel. Quelqu'un, veut du mal à Jiney, il va donc l'entrainer dans le coin le plus sombre de la folie, en pratiquant un exercice violent sur sa manière de voir les choses.

La télévision montre donc une chose réelle, qui visiblement abnormal_beauty_36affecte Jiney. La violence devient le jeu morbide d'un psychopate, et exerce donc une pression sur Jiney.

La scène est montrée quasi intégralment, ce qui a pu dégoûté les spectateurs lors de la diffusion du film à Gerardmer, provocant ainsi stupéfaction et mécontentement. Mais la violence n'est jamais gratuite, dans le cinéma. Ou très rarement. Ici, Le cinéaste se focalise sur l'aspect moral, la souffrance physique de l'un, devient souffrance matérielle de l'autre. Le spectateur est impuissant, il ne peut que regarder en pleurant.

D'ailleurs, Jiney pleure. Puisque comme le spectateur, elle assiabnormal_beauty_42ste, impuissante, à un meurtre en direct. Ici les repercussions sont différentes.

Dans un film, une scène qui fait peur, ou qui choque on l'arrête. Jiney s'execute, elle éteint la télé. Mais ce n'est pas un film, le fait d'arrêter l'image n'arrête pas le processus d'execution de la jeune femme enchaînée. La mort est inévitable, que l'on fasse ou non, un arrêt sur image. Jiney, confronté à la morale de la mort.

Le suicide, comme démonstration morbide:

Le cinéaste, en dehors de l'execution "live" d'une jeune femme, abnormal_beauty_12utilise de nombreuses alterantives à la mort, le suicide en premier lieu.

Jiney pense constamment à la mort, dans son travail d'artiste, comme dans sa vie quotidienne, car sa mère est peu présente, elle vit donc seule, la plupart du temps, et donc mijote dans son esprit, différentes idées morbides, qui entraineront sa déchéance.

Sur ce plan, ainsi que sur le suivant, Jiney est confrontée, à la tentation. Cette tentation si facile, qui pourrait l'amener à une finalité qui semble son unique solution. En effet, elle voudrait pouvoir se libérer d'un poid, un poid qui pèse lourdabnormal_beauty_14 sur sa conscience, et que l'on apprendra à la toute fin du film. Une vie de solitude, un attrait pour le macabre, voila donc l'univers de Jiney, qui de plus, vit avec ce lourd secret. Dans cette séquence, elle balance son corps de droite à gauche, titillant la mort, s'amusant avec le vide.

Elle ne pleure même pas, elle rit, elle est en pleine folie, elle n'est plus sur terre, elle est en osmose.

Elle sert la barrière qui la sépare du sol, et qui la tient en suspension.

Lorsque Jiney ne joue pas avec sa vie, elle photographie abnormal_beauty_16celle des autres. Ou plutôt, la fin d'une vie. Le suicide est encore au centre de l'action, Jiney est munie de son appareil photo, elle zoome sur la petite fille qui veut mettre fin à ses jours, sur le plan suivant.

La fillette observe le sol, et donne l'impression d'avoir aperçu Jiney. L'image est forte, belle, cruelle en même temps, le ciel se couvre, la fatalité est en suspension. L'inévitable est sur le point de se produire, Mais Jiney est là, non pas pour sauver fille, mais pour se sauver elle.

La peinture, comme solution mortuaire:

Outre la photo, la vidéo, et la télévision. Le dernier moyen du cinéaste pour "exprimer" est la peinture. Jiney lorsqu'elle ne fixe pas la mort avec son objectif, se défoule sur les toiles, afin de laisser agir ses démons intérieurs.abnormal_beauty_19

La série de photos que je vais vous montrer symbolisent tour à tour le déchenement moral de Jiney.

En gros ses humeurs, son état d'esprit. Sur cette photo, elle peint la femme heureuse, rêveuse, elle contemple ce qu'elle voudrait être, puis elle cède petit à petit à l'exercice négatif qu'impose son goût pour le morbide.

Là, elle est en pleine crise de schizophrénie, La débacle de couleurs, éparpillée sur le sol, montre à quel point la violence ronge Jiney. abnormal_beauty_22

Elle est dans un état psychotique grave, à mi chemin entre la colère, l'appel de la fragilité psychique et le desespoir. Elle crie, la musique devient mélancolique, triste même. La caméra s'éloigne du personnage, en plongée, pour montrer son infériorité par rapport à l'action.

Les pinceaux sont de différentes tailles, ils traduisent les difféents sentiments. Les gros traits, pour grossir les expressions, les petits traits, pour réaliser de simple figures géométriques.

Enfin, l'assouplissement, l'âme qui se sépare de Jineyabnormal_beauty_23, le résultat d'un état de démence absolue. La scène fait penser à un combat. Une victime de ce combat est écroulée sur le sol, mais ce combat, elle l'a fait toute seule, contre elle même.

La peinture rouge, métaphore du sang. Symbole de la violence, de l'attachement particulier à la mort, à la peur, à la dépression.

Jiney est fatiguée, dêchue de la bonne conscience, elle veut se laver, sur le plan d'après, de ses choix et de son esprit torturé.

Justement, l'amitié est alors sa solution, Jas, la meilleure amie de Jiney, la lave de ses pêchés, elle lui enlève la peinture rouge, si proche de la mort.abnormal_beauty_26

La délivrance attend peut être Jiney, grâce à son amie.

Le plan est sublime, plein de sens, de recul de distanciation.L'eau qui coule lave les pleurs de la jeune femme, comme exorcisée, d'un coup, par un simple geste amical.

Les bras croisés, la tête basse, l'eau doit nettoyée et purifier l'esprit.

Pour Jiney, qui a tant été manipulée par la peinture, le gôut de la mort,abnormal_beauty_18 comme en témoigne ce plan sublime. La guérison semble proche.

Cette scène photo ne montre pas du sang, mais de la peinture, utilisée comme le sang, pour fasciner Jiney dans son exploration du morbide.

Une scène virtuose, en plongée, la femme au dessus de l'homme, qui démontre l'emprise et la démence dans laquelle elle se trouve, sa domination, par rapport à son état psychologique.

L'amour, ultime solution?

Comme conclusion à cette analyse, je m'arrêterais surabnormal_beauty_521 l'amour qui se dégage, en très petite quantité, de ce long métrage. La solitude de l'héroine, est comblée par une seule embrassade, celle concernant sa mère.

Comme guérie de ses souffrances,à la simple présence de cette mère si distante, Jiney, éprouve enfin de la joie, une joie retenue, évasive, comme en témoigne le tableau en arrière plan.

Un amour quasi conflictuel, avec une mère absente de sa vie, dans les moments les plus durs.

Une mère qui prend conscience du malaise profond qui abnormal_beauty_54touche sa fille, une mère qui fixe le néant, qui lève les yeux au ciel, comme pour dire à sa fille, "Je t'aime" mais je n'ose pas te le dire, qui lève les yeux au ciel pour lui dire "Pardon, ma fille, pour le mal que j'ai pu te faire..."

Je vais arrêter là mon analyse, en espérant vous avoir donné envie de regarder ce film magnifique, plein de sens, de subtilité, de métaphores, et d'images sublimes.

Note: 18/20